04/04/2009

Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale

Je repensais à celui qui m'avait hurlé "que j'étais un communiste" Jusqu'à présent cela m'intrigue car il me semble que jamais je ne lui parlé de politique, et que par ailleurs je n'ai jamais même en pensée fait l'apologie de solutions radicales, autoritaires et violentes. Je crois qu'il devait confondre considérations philosophiques, morales personelles avec politique.

Que vaut une philosophie, même un idéal merveilleux et angélique quel qu'il soit que l'on ne pourrait imposer aux autres que par la terreur et la violence ? Les armes d'aujourd'hui sont terribles, infiniment plus que celles qui existaient à l'époque de la révolution française par exemple ! Quelle folie : un idéal merveilleux (et dieu sait si cela a un pouvoir sur les esprits !) imposé par la terreur ! J'aime tant la liberté, mais je déteste, aussi, les injustices. Que les choses sont compliquées. Heureusement qu'il y a des sages en politique, quoi qu'on dise.

On le répète assez (comme si tout le monde en avait envie), il y a une crise économique. Parfois je me demande (mais je ne le souhaite absolument pas) s'il n'y a pas un risque de montée de violences, de tentations radicales ou révolutionnaires ? Déjà qu'on sent comme un manque de sens, de finalité dans le monde en général, associé à des courants réactionnaires, des replis identitaires, nationalistes, des intégrismes religieux. On ne pourrait pas se détendre un peu ? Comme souvent je suis sur que derrière tout cela, il y a l'argent, le pouvoir, l'économie, les privilèges...

Il y a un texte qui m'impressionne par l'actualité des questions qu'il pose, par la vision et la lucidité de son auteur. Je pensais à cela à cause du communisme, parce que c'est l'introduction d'un livre qui se veut une critique du marxisme, écrit dans les années trente par Simone Weil, avant la guerre pendant cette période de grave récession et de montée des mouvements d'extrême-droite (qui se disaient, le saviez-vous, anti-capitalistes et révolutionnaires et proposants, bien sûr, des solutions radicales aux problèmes économiques.) J'aimerais tellement mieux comprendre et approfondir tout cela... malheureusement je ne suis doué ni pour les langues ni pour l'économie, or cela me semble important pour celui qui veut  bien comprendre l'histoire. On fait ce qu'on peut.

Bien, voici le texte en question, ce n'est pas dans mes habitudes de faire du copié/collé, mais si vous avez le courage, c'est vraiment intéressant, le livre en entier aussi d'ailleurs, il n'est pas très épais :

 

"La période présente est de celles où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s'évanouit, où l'on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l'inconscience, tout remettre en question. Que le triomphe des mouvements autoritaires et nationalistes ruine un peu partout l'espoir que de braves gens avaient mis dans la démocratie et dans le pacifisme, ce n'est qu'une partie du mal dont nous souffrons ; il est bien plus profond et bien plus étendu. On peut se demander s'il existe un domaine de la vie publique ou privée où les sources mêmes de l'activité et de l'espérance ne soient pas empoisonnées par les conditions dans lesquelles nous vivons. Le travail ne s'accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu'on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu'on en jouit, bref une place. Les chefs d'entreprise eux-mêmes ont perdu cette naïve croyance en un progrès économique illimité qui leur faisait imaginer qu'ils avaient une mission. Le progrès technique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n'a apporté aux masses que la misère physique et morale où nous les voyons se débattre ; au reste les innovations techniques ne sont plus admises nulle part, ou peu s'en faut, sauf dans les industries de guerre. Quant au progrès scientifique, on voit mal à quoi il peut être utile d'empiler encore des connaissances sur un amas déjà bien trop vaste pour pouvoir être embrassé par la pensée même des spécia-listes ; et l'expérience montre que nos aïeux se sont trompés en croyant à la diffusion des lumières, puisqu'on ne peut divulguer aux masses qu'une misérable caricature de la culture. scientifique moderne, caricature qui, loin de former leur jugement, les habitue à la crédulité. L'art lui-même subit le contrecoup du désarroi général, qui le prive en partie de son public, et par là même porte atteinte à l'inspi-ration. Enfin la vie familiale n'est plus qu'anxiété depuis que la société s'est fermée aux jeunes. La génération même pour qui l'attente fiévreuse de l'avenir est la vie tout entière végète, dans le monde entier, avec la conscience qu'elle n'a aucun avenir, qu'il n'y a point de place pour elle dans notre univers. Au reste ce mal, s'il est plus aigu pour les jeunes, est commun à toute l'humanité d'aujourd'hui. Nous vivons une époque privée d'avenir. L'attente de ce qui viendra n'est plus espé-rance, mais angoisse.
Il est cependant, depuis 1789, un mot magique qui contient en lui tous les avenirs imaginables, et n'est jamais si riche d'espoir que dans les situations désespérées ; c'est le mot de révolution. Aussi le prononce-t-on souvent depuis quelque temps. Nous devrions être, semble-t-il, en pleine période révolutionnaire ; mais en fait tout se passe comme si le mouvement révolutionnaire tombait en décadence avec le régime même qu'il aspire à détruire. Depuis plus d'un siècle, chaque génération de révolutionnaires a espéré tour à tour en une révolution prochaine ; aujourd'hui, cette espérance a perdu tout ce qui pouvait lui servir de support. Ni dans le régime issu de la révolution d'Octobre, ni dans les deux Internationales, ni dans les partis socialistes ou communistes indépendants, ni dans les syndicats, ni dans les organisations anarchistes, ni dans les petits groupements de jeunes qui ont surgi en si grand nombre depuis quelque temps, on ne peut trouver quoi que ce soit de vigoureux, de sain ou de pur ; voici longtemps que la classe ouvrière n'a donné aucun signe de cette spontanéité sur laquelle comptait Rosa Luxemburg, et qui d'ailleurs ne s'est jamais manifestée que pour être aussitôt noyée dans le sang ; les classes moyennes ne sont séduites par la révolution que quand elle est évoquée, à des fins démagogiques, par des apprentis dictateurs. On répète souvent que la situation est objectivement révolutionnaire, et que le « facteur subjectif » fait seul défaut ; comme si la carence totale de la force même qui pourrait seule transformer le régime n'était pas un caractère objectif de la situation actuelle, et dont il faut chercher les racines dans la structure de notre société. C'est pourquoi le premier devoir que nous impose la période présente est d'avoir assez de courage intellectuel pour nous demander si le terme de révolution est autre chose qu'un mot, s'il a un contenu précis, s'il n'est pas simplement un des nombreux men-songes qu'a suscités le régime capitaliste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le service de dissiper. Cette question semble impie, à cause de tous les êtres nobles et purs qui ont tout sacrifié, y compris leur vie, à ce mot. Mais seuls des prêtres peuvent prétendre mesurer la valeur d'une idée à la quantité de sang qu'elle a fait répandre. Qui sait si les révolutionnaires n'ont pas versé leur sang aussi vainement que ces Grecs et ces Troyens du poète qui, dupés par une fausse apparence, se battirent dix ans autour de l'ombre d'Hélène ?"

Simone Weil, texte d'introduction de "Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale", 1934

17:26 Écrit par Francis dans LITTÉRATURE | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, philosophie, simone weil |

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